Si les documentaires tournés à La Réunion ont très vite donné sa place à la langue créole pour des raisons évidentes vis-à-vis des personnages captés par la caméra, ce n’est que depuis quelques années que la fiction locale a choisi de lui donner la parole.

Comment la production cinéma réunionnaise est-elle en train de trouver sa voix ?

Dans les années 80, les réalisateurs locaux doivent négocier durement avec les producteurs de leurs films pour faire accepter leur choix d’utiliser le créole. Le court-métrage Koman i lé la sours (87) de Madeleine Beauséjour est contraint de porter à la sortie du film le titre La source city sous la pression des subventionneurs, et il faudra batailler pour retrouver son vrai nom. Ce n’est d’ailleurs que quelques années plus tôt, en 1978, alors que l’île de La Réunion a accueilli déjà de nombreux tournages, dont certains d’envergure, qu’est apparu le premier long-métrage intégrant du créole, Le Moutardier d’Aliocha. Pourtant, le cinéma est arrivé dans l’île en 1896, plus de 80 ans auparavant ! Les revendications culturelles de l’époque permettent au créole de s’afficher dans les TV et radios, mais peinent encore à atteindre le grand écran.

Progressivement, le développement de la filière cinéma permet l’apparition d’auteurs, réalisateurs, techniciens et producteurs locaux, contexte propice à la créolisation linguistique de sa production cinématographique. Reste que le créole est alors présenté comme un sujet sur lequel il est demandé de se justifier, d’argumenter, de se positionner dans une volonté revendicatrice, et non comme un élément naturel du développement d’un film, dont le langage d’expression serait vu simplement comme celui utilisé par les habitants de son territoire. Mais peut-être est-ce une étape nécessaire. Pour autant, pendant quelques temps encore, le choix de la langue fait parler. L’idée progresse, mais ne devient pas pour autant évidence, et souvent, l’argument de la difficulté de distribuer le film hors de l’île est soulevé.

Depuis quelques années, la donne change. L’intérêt pour les réalisations en créole vient potentiellement d’un gain de qualité des productions filmiques locales en général. Mais se pose aussi la question de l’influence des modes de consommation, avec l’éclosion des plate-formes VOD, qui font part belle aux contenus sous-titrés. Le sous-titrage, nécessaire à l’export des films réunionnais, et qui n’était pas forcément une expérience appréciée par les spectateurs hexagonaux et internationaux, entre dans les mœurs, encore récemment plébiscité par Bong Joon-Ho alors qu’il recevait l’oscar pour Parasite.

Aujourd’hui, les auteurs réunionnais en contact avec les producteurs de films métropolitains n’entendent plus que rarement l’invitation à traduire leurs films en français, et sont même parfois invités au contraire. De plus, les incitations présentes dans les dossiers de financement (via l’inscription du créole sur la liste des langues françaises et aux politiques culturelles régionales) permettent d’atténuer la crainte financière. Les voyants semblent au vert pour que le créole devienne naturellement le langage de notre production cinématographique.