Des plus anciens penseurs de la narration comme Aristote jusqu’aux spécialistes contemporains de la scénarisation, nombreux sont ceux qui ont travaillé à théoriser l’art de raconter des histoires. Pour autant, si certaines grandes productions cinéma respectent à la lettre ces méthodes de création, d’autres réalisations toutes aussi réputées s’en détachent allègrement. A quel point est-il nécessaire de se soumettre aux notions théoriques pour développer un film de qualité ?

Il n’y a pas si longtemps encore, les rayons “cinéma” de nos librairies mettaient essentiellement en lumière les biographies d’acteurs ou les artbooks de Starwars, Marvel et autres animés disneyiens. Mais force est de constater que ces étalages s’étoffent progressivement d’ouvrages thématiques sur la scénarisation. Les formations se font de plus en plus accessibles, tandis que le net pullule de réalisations de vulgarisation et donne accès en livraison aux livres et magazines spécialisés. Il est donc difficile aujourd’hui de justifier pour un auteur une absence totale de connaissance théorique sur l’écriture d’un scénario autrement que par une démarche volontaire de “s’affranchir des codes”.

Une idée de l’autodidactisme régulièrement revendiquée, et souvent justifiée par la quantité non négligeable de productions cinématographiques dont tel ou tel élément se désolidarise assez  franchement des leçons exprimées dans les manuels de référence.

L’idée d’un protagoniste nécessairement actif est rarement soutenue par la caméra d’un auteur comme Jarmush, le réalisateur Jodorowski envoie valser régulièrement le voyage du héros, sans parler de la vision dramaturgique Lynchienne. Quelques exemples parmi d’autres… Alors, pourquoi s’embêter à réviser ses fiches ?

Maîtriser ces théories pour mieux s’en départir ? Comme un Picasso, réputé pour ses cubismes malgré ses créations initiales classiques, conformes à ces études académiques, il apparaît vite que nombre de ces réalisateurs jouent à défaire des codes scénaristiques dont ils connaissent assez précisément l’expression. Ces théories permettraient même d’aller plus loin encore dans l’originalité, comme l’illustre la métaphore de la barrière : vous déclarerez avoir visité un champ en y faisant quelques pas. Placez une barrière au milieu, et vous désirerez inconsciemment avancer jusqu’à celle-ci, et le visiterez d’autant plus. Possible même que vous soyez pris par l’envie de sauter par-dessus.

C’est donc ainsi qu’il faudrait envisager ces théories : non pas comme des notions incontournables, mais comme des propositions, des clés qu’un auteur est libre d’utiliser ou de laisser dans sa poche, mais qu’il peut être intéressant de garder à portée de main. Il est d’ailleurs paradoxal de voir le fameux Anti-manuel du scénario rédigé par les Cahiers du cinéma se placer dans une posture révolutionnaire s’opposant au « manuel qui oblige » quand la majorité d’entre eux « proposent » en exprimant clairement la possibilité de créer en dépassant la théorie présentée.

C’est avant tout à l’auteur de savoir sélectionner, de se faire son propre jeu de clés, en allant lui-même à la recherche des théories de scénarisation qu’il aura loisir de suivre ou de détourner.